Iheart: Vincent Delbrouck “Beyond History” Havana 1998-2006 (Bold Publishing)

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"Autoportrait pour préserver l'anonymat"

(ENGLISH VERSION COMING SOON)

Quand on évoque Cuba et la Havane, on pense toujours au Buena Vista ou à ces oldsmobiles des années 50, effet carte postale oblige.
Vincent Delbrouck, jeune photographe belge s’est mis en tête de changer cette vision très réductrice et enjolivée de l’île castriste avec Beyond History en apportant un témoignage visuel de son vécu à San Leopoldo, le quartier à majorité noire de la Havane.

Alors que le livre ne pourrait être que le simple témoignage d’un jeune vingtenaire en quête d’un bon trip à la cubaine fait de meufs et de teufs, il va plus loin que ces clichés. D’abord parce que Pedro Juan Gutierrez, oui le célèbre écrivain cubain connu pour sa “Trilogie Sale de la Havane” est acteur dans ce livre au titre de maître de stage qui guide son élève par des correspondances mails et des poèmes . Des écrits qui accompagnent les images du photographe et qui bordent le récit visuel. Delbrouck est ici jeune stagiaire qui suit les conseils de son tuteur. Armé d’un boitier argentique et d’un polaroid, il shoote son quotidien de yuma (= étranger) en voyage d’intégration au sein de sa famille d’accueil cubaine.

Le résultat, un livre pele-mêle qui serait un anti carnet de voyage ou plutôt un carnet de la vie ordinaire cubaine. Collages, photocopies, annotations, superpositions de textes et de photos et toujours pas de plage de sable fin, ni de oldsmobile… Un livre plutôt crade et cru comme l’oeuvre de Gutierrez, avec sa part de sexe, de débrouille et de désespoir. Ses sujets, les potes et putes du quartier (pardonnez moi l’expression), la baraque qu’il partage avec cette famille et les rues désertes de La Havane.
Des photos puissantes grâce à cette lumière naturelle et ce grain qui donnent un aspect vintage et pourtant tellement présent. Aucun excès de photoshop qui maquilleraient les images en leur donnant un côté glamourous. On est dans le réel  et pas dans la photo de mode. Delbrouck shoote les scènes comme il les vit et même Gutierrez en dit que “le meilleur dans ces photos c’est qu’elles ne paraissent pas être des photos”

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1. Est ce que c’est du 100% vécu ou y aurait-il une part de fiction/fantasme?
Tu mets le doigt sur quelque chose d’important puisque toute l’ambiguité du livre vient de ce que le vécu se mêle à la fiction, comme l’image peut se mêler au texte, comme une relation directe peut se doubler d’une relecture (de ses propres images, etc.). Je suis celui qui a été là mais qui “regarde à distance” aussi. Après, quand il est chez lui, qu’il vit entre Bruxelles et La Havane, qu’ils recompose son projet (parfois bien après l’expérience vécue) dans une sorte de “faux carnets. (car ce livre n’est pas un carnet de voyage pour moi au sens “baroudeur” et exotique du terme). Ce mix me semble être un compromis plus honnête, une manière de dire : ceci est mon vécu mais qu’est ce qui est réel en fait, qu’est ce qu’on peut garder de cette réalité, qu’est-ce que cette réalité au fond… ces relations, etc.

Docu-fiction donc… Oui, il y a donc du docu, de la fiction (surtout dans les textes persos qui sont écrits à partir d’expériences, d’histoires stupides qu’on m’a raconté, de rapports à la littérature cubaine, etc.) et du fantasme aussi.

2. Comment as tu rencontré Pedro Juan Gutierrez?
C’était en 2003, j’avais lu déjà La Trilogie Sale (une bombe !!) et Animal Tropical, je n’étais plus allé à La Havane depuis 2000.  C’était en novembre, peut-être mon voyage le plus important, le plus fort. J’ai contacté l’UNEAC, l’organe qui s’occupe des écrivains à Cuba. On m’a dit que Gutiérrez me rappellerait s’il le voulait bien; je suis passé le lendemain à l’UNEAC. J’étais dans le coin. Quand j’étais là, en train de causer avec l’employé dans son bureau, Gutiérrez a appelé, justement pour savoir ce que c’était cette histoire de Belge qui avait appelé… (je te jure, le pur hasard) et du coup, l’employé me l’a passé direct et on s’est vu le soir même… et d’autres fois et puis on a échangé beaucoup d’emails. Pedro Juan est un ami. Je le dis sans fierté juste parce que j’ai un respect énorme pour lui et ses livres, et qu’il m’a beaucoup aidé quand j’allais mal il y a trois ans. Il me stabilise, je sais pas, il a les mots pour me remettre sur les rails… c’est comme un père ou un maître…

3. En quoi, as t-il influencé ton travail?
Pedro Juan habite le quartier. La trilogie sale, c’est ce quartier de Centro Habana, là où j’ai vécu. Lire ce livre et d’autres après c’était comme si je trouvais enfin ce que je voulais montrer de Cuba, de La Havane. Ce que je ressentais là-bas se trouvait dans ces livres. Et puis après je crois que ça a aussi influencé mon travail dans le sens où la réalité est toujours vécue dans un entre deux, dans cette tension palpable entre ce qu’on projette (et qui contient tout ce que l’on est, ce que l’on a lu, ses rêves, ses désirs, ses fictions, etc) et ce à quoi on est confronté au quotidien.
En même temps Pedro Juan et ses personnages sont Cubains, je suis l’étranger qui débarque dans le quartier, je ne fais pas partie du décor, c’est frustrant, je me suis souvent senti plus Cubain que Belge et pourtant…
Et aussi j’ai été trop loin, trop loin dans ce fantasme d’être Cubain, de le vivre là-bas et aussi ici dans les livres, comme pour prolonger mes voyages.
C’était plus fort que la réalité. J’ai tout pris… trop… tout pris dans la gueule… à en oublier ma réalité bruxelloise, mon  couple etc.

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4.Est ce qu’on peut dire que tu pourrais être un personnage d’une oeuvre de Gutierriez?
Oui je pense. Je serais ce personnage étranger, naïf et gentil et lucide et dur à la fois… L’ami inquiet de l’étranger, qui est passé de l’autre côté du miroir, qui connait les règles de la rue, mais qui reste dépendant de son statut de Yuma (étranger) oui, pourquoi pas. Dans un de ses derniers livres alors, que j’aime aujourd’hui plus que la Trilogie, etc. Ils sont plus fins, plus minimalistes, au plus près de la vie, au plus juste.

5. Combien de temps es tu resté à Cuba? D’ailleurs, comment est ce que tu subvenais à tes besoins là bas (avance sur le livre? dans le cas, où le livre était le but de ce voyage)
J’ai fait 6 voyages de quelques semaines chaque fois et aussi un dernier trip à Miami pour y voir un couple d’amis de La Havane qui venaient de débarquer là-bas. Mais là c’est une autre histoire, et je n’y allais pas pour les photographier, juste pour passer un peu de temps là-bas après un trip au Texas. (et j’ai quand même fait quelques images.)
Pour le reste j’ai reçu une bourse qui m’a permis de repartir plusieurs fois sans me soucier trop des thunes.
voilà.
J’avais ce projet de livre.
Je voulais retourner pour comprendre, pour saisir cette image de La havane que j’avais en moi; pour expérimenter de l’intérieur.
La vie m’a rattrapé à fond !!

6. Comment on transforme sa condition d’étranger/ touriste pour devenir “ce type qu’on apprécie pour ce qu’il est?
Je ne sais pas. Je déteste être un touriste et baser une relation sur des clichés. J’entre en relation de manière directe et basta. Peu importe qui est en face. Parfois c’est dur parce que celui ou celle qui est en face joue quand même, il ne sort pas de son rôle, de cette attitude qui lui permettra de te soutirer un peu de fric etc. C’est parfois dur. À la fin on est blindé. Mais lorsque j’y repense, je n’ai rien vécu à moitié. Je ne pourrais plus faire un tel travail, je me suis construit une coquille je crois…
Mais je pense que des gens m’ont apprécié pour ce que je suis. J’ai essayé de faire passer ça, dans ma famille d’accueil, avec certains potes. Mais je reste celui qui a des thunes, voyage, est libre et eux ceux qui se démerdent avec trois fois rien… enfin la réalité est différente car on a aussi nos emmerdes et je ne roule pas sur l’or mais bon, c’est difficile de faire oublier ça aux gens.

7. Dans une des correspondances avec Gutierrez, il te dit “prend ce qu’il y a prendre sans rien attendre de personne”. Comment fait-on pour ne pas tomber amoureux/tisser des liens forts avec ces gens qui partagent notre quotidien?
Et ben on fait rien de ce qu’il faudrait faire, on attend quand même de la vie, non,… et donc on donne et on prend tout ce qui vient, parfois on râle un peu mais ça passe vite, et on a beau être lucide tout ça, on tombe dans le panneau, on tombe amoureux…  :) et du coup on essaie de percer les autres, de vivre dans le moment mais avec “égalité”, qu’il y aie pas de fric entre nous, mais les autres ils aiment pas perdre leur fierté, ils jouent encore un peu, … les machos, ou les putes… c’est étrange quand j’y repense…

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8. Etait-ce au final un exercice ou une expérience de vie?
Expérience. Et puis un exercice difficile de relecture, un travail long après, des doutes énormes, un exercice de structure, de mise en page entre images et autres docus et textes.
Mais c’est important je trouve de considérer la photo dans son côté basique,  dans cette confrontation directe aux choses : on prend des souvenirs, des portraits, des natures mortes, on capte, et basta, tout ce qu’on ressent très fort. C’est basique et c’est bien comme ça. Et ce n’est pas n’importe quoi. C’est une interaction. Et après on revient dessus, et on  construit cette fiction. Basta.

 

NB : je crois que j’aimais bien ça à Cuba, le fait que pour tout le monde j’étais Vince “le photographe” (je ramenais chaque fois mes photos et les filais aux potes et nanas du quartier). J’avais toujours mon boitier, etc. ici en Belgique j’ai toujours l’impression que les gens me voient venir… je suis plus timide du coup; et puis à la longue j’en ai marre d’épier les gens, de leur rentrer dedans avec mon boitier. Alors je photographie des arbres, et puis surtout la lumière… comme un vieux… :)

Où trouver le livre: La Chambre Claire – rue Saint Sulpice 14, Paris ou


Un commentaire on “Iheart: Vincent Delbrouck “Beyond History” Havana 1998-2006 (Bold Publishing)”

  1. [...] mis en tête de changer cette vision très réductrice et enjolivée de l’île castriste avec Beyond History en apportant un témoignage visuel de son vécu à San Leopoldo, le quartier à majorité noire de [...]


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