GRAMMY WINNER: Esperanza Spalding Interview (2009)
Publié : août 17, 2010 Filed under: Music, Women | Tags: ?uestlove, Andre 3000, Awards, Berklee, Brian Blade, Chamber Music Society, Chris Dave, Dap Kings, EPK, Esperanza Spalding, Grammy, Lettuce, Milton Nascimento, Muhsinah, New Morning, Obama, Ponta de Areia, Rayday Ellis, Robert Glasper, Stevie Wonder, White House 1 Commentaire »
Interview réalisée en novembre 2009 juste avant son concert du New Morning. En toute décontraction Esperanza se laisse porter par son flow évoquant ses souvenirs d’enfance mais aussi ses incroyables aventures sur sa toute récente notoriété.
Un entretien privilégié, jamais mis en ligne, allez savoir pourquoi… Son dernier album Chamber Music Society sort ce jour alors je me permets une session de rattrapage. L’interview est longue mais elle vaut son pesant d’or. Enjoy!
EPK Chamber Music Society (2010)
Ca fait maintenant 2 ans que tu es en tournée mais vous n’êtes jamais passée par Paris. On commençait à penser que vous nous snobiez (rires)
Non…Je voulais venir mais c’est plus compliqué qu’on ne le pense. Il y a plusieurs facteurs, les agents, les promoteurs… Mais continuez de m’inviter, je veux jouer à Paris !
Comment as tu fait la transition du violon à la contrebasse ?
J’ai joué de la musique de chambre pendant 10 ans et je voulais juste sortir de là. J’ai eu un déclic en me disant « est ce que j’ai vraiment envie de continuer à jouer cette musique ? ». Mais c’est dur de tout stopper passés 4 ans de pratique. La logique veut que quand on est arrivé si loin, on continue de creuser. Mais j’ai découvert d’autres sonorités, et d’autres artistes et je me suis dit « wow, j’aime vraiment ça ». Quelque temps après, la contrebasse a fait son apparition ! En quelques minutes, juste au toucher, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais jamais ressenti en 10 ans de violon. Alors que je n’avais jamais joué de cet instrument…Je ne sais pas, il y avait plus de satisfaction et plus de créativité…
Dans la tête des gens, le violon est plus un instrument « féminin » et tu arrives avec ton énorme contrebasse. Est ce que ton entourage n’a pas tenté de te dissuader ?
Non je pense que j’ai de la chance, je suis entourée de gens compréhensifs. Ma mère, est aussi quelqu’un de créatif. Elle était plus à me dire « si tu es heureuse avec cet instrument et si c’est vraiment ce que tu veux faire. Fais le ! ». En revanche, c’était compliqué pour transporter la contrebasse parce que nous n’avions pas de voiture. Donc je devais prendre le bus et me trimballer cette énorme caisse avec moi. Mais il faut aussi garder en tête que ce sont les gens extérieurs à la musique qui classifie les instruments selon le sexe. Au Conservatoire, il y avait 8 contrebassistes dont 4 filles. Je ne l’ai donc jamais pris comme un instrument « masculin »…
Je parlais de la contrebasse comme d’un instrument pour homme parce que c’est tellement énorme et tu es tellement fine que je me demandais, comment fait-elle pour transporter tout ça au début de sa carrière ?
Oh ce n’est pas si lourd…ça me fait penser à une conversation que j’ai eue avec ma mère. Elle m’expliquait comment elle nous avait éduqué. Deux enfants seule, donc elle a du abandonner pas mal de choses pour se consacrer entièrement a ses enfants. Et elle me racontait comment certaines de ses amies se plaignaient et n’attendaient qu’une chose, envoyer leurs enfants à l’école pour pouvoir souffler. Pour elle, c’était différent, elle disait que c’était une joie de nous avoir avec elle toute la journée en faisant toutes ses tâches ennuyantes qu’on doit faire en tant que mère, toutes ses tâches dont elles se plaignent. Pour elle c’est une joie que d’être au service de ses enfants. Et c’est presque pareil pour la contrebasse. C’est presqu’attachant de devoir se supporter mutuellement. C’est la relation que j’ai avec mon instrument. Donc je ne peux pas me plaindre de ça …
… Peut-être que ton lover verra la relation d’un autre œil…
Il a intérêt ! S’il n’est pas jaloux, c’est qu’il n’a rien compris (rires)
Et tu joues aussi de la guitare basse ?
… Je commence, vous verrez sur scène. Je délire dessus. C’est mon moment de liberté. J’ai une philosophie sur la guitare basse. Je ne vais pas apprendre les bases, ni même aucune technique. Je vais juste jouer live point. J’ai d’ailleurs eu une conversation téléphonique avec Larry Graham. C’est un pionnier dans son genre (bassiste de Sly and the Family Stone, il a inventé le slap ndlr). Personne ne faisait ça avant lui. Et je lui demandais comment il avait étudier. Et il m’a répondu simplement, je n’ai jamais pris de cours de ma vie. J’écoutais juste ce qu’il fallait apporter dans la composition générale du morceau. Tu ne peux pas étudier le futur, l’interaction…
Donc on verra, peut-être que je vais me brûler les ailes, mais c’est pas grave, je vais essayer de la jouer au feeling (rires)
Quel est l’événement de ta carrière dont tu es particulièrement fière ?
Quelque chose d’extraordinaire est arrivé récemment…Bon c’est vrai que des tas de choses extraordinaires m’arrivent en ce moment. Mais celui ci compte énormément pour moi. Je ne suis pas sure que le mot « Fierté » soit le plus approprié mais j’ai rencontré Milton Nascimento qui est pour moi, le roi. OK, pas pour tout le monde mais pour moi il l’est. Je l’ai rencontré au Brésil il y a un moment, il avait aimé la cover de Ponta de Areia et bref, on est resté en contact …
Et donc je lui ai écrit un email toute nerveuse lui demandant s’il voudrait enregistrer un morceau pour mon prochain album. Et il a répondu du tac o tac « oui, tu es ma reine et blablabla ». Alors j’étais toute enthousiaste mais souvent les gens écrivent des choses qu’ils ne pensent pas vraiment et disparaissent sans laisser de trace. Et le moment venu, on a l’a rappelé pour planifier une date et il a répondu qu’il serait là comme il avait annoncé. Alors on a tout organisé. Il est venu en studio. On a joué répéter ensemble et le 3 novembre. Milton et moi (elle tire une chaise), côte à côte ! Nos genoux se touchent. Il tient la partition et on chante… Et dans ma tête je me dis « c’est complètement fou, je répète avec Milton Nascimento ». Ce sont des moments dont tu rêves mais tu ne penses pas une seule seconde qu’un jour ça arrivera. Le type est là pour toi, et c’est super sincère. Ça n’est pas un arrangement de label ou du business. Et pour moi, c’est le top.
…Le top ? Et jouer à la maison blanche pour Stevie Wonder en compagnie du nouveau Président et sa femme, c’est pas le top ?…
…(rires) oui c’est vrai… Mais ce sont des situations tellement extrêmes que tu n’es même pas là. Enfin spirituellement… Tu dois juste en rire. Il n’y a rien à faire ou dire. C’est la chose la plus folle qui puisse t’arriver. Ça ne compte même pas, c’est d’un autre niveau. Je suis sur scène et il y a Stevie Wonder, Paul Simon, Herbie Hancock, Joe Biden et sa femme, Obama, Michelle Obama (elle ne s’arrête plus de rire tout en tapant des pieds). C’est juste WOWWW et c’est ça.
Cette performance s’est passée tellement naturellement à cause de son caractère extrême. Tu ne penses même pas à la fausse note, au mauvais accord à être stressée ou nerveuse. Tu joues point. Autopilote ! Tu n’es pas là de toute façon.
Et c’est arrivé parce que Stevie Wonder a entendu une de mes chansons. OK attend…je ne sais plus…ça c’est ma chaise….tout est en place (rires) OK donc, il a entendu une chanson que j’avais écrite. Pour être honnête, je pensais à lui en l’écrivant parce que ça sonnait Stevie Wonder. Et en posant les paroles, j’étais un peu embarrassée parce que ça ressemblait vraiment à son travail… Bref, il a entendu et l’a joué dans son émission de radio. Et un jour, il a entendu qu’on était en ville et il m’a appelé.
Et donc je suis au téléphone avec ce mec qui n’est autre que Stevie Wonder (rires)…
…ce mec, rien que ça ?…
(rires) oui… et je regarde autour de moi et j’hallucine. Et quelques mois plus tard il m’invitait pour un événement et on a joué mes titres en live. Apparemment il a apprécié et c’est comme ça que je me suis retrouvée à La Maison Blanche. C’est aussi fort que Milton pour moi….Je sais plus ce que je te raconte tellement c’est fou mais le président et sa femme ont tellement de grâce qu’ils ne t’imposent pas leur présence. A la fin on a un peu discuté de ma musique. Ils m’ont dit être fans et qu’ils voulaient des titres pour leur Ipod. Et, Michelle m’a de nouveau invitée pour un autre événement parce qu’elle se souvenait de moi. Et au téléphone, je l’ai joué naturelle, genre « oui, faisons le » (rires)

On aimerait maintenant savoir qui sont les artistes avec lesquels tu as grandi ?
Ma mère avait des tas de disques fous. De ce dont je me souviens, il y avait John Denver, l’album de Noel d’Harry Belafonte, celui de Stevie Wonder, Joan Baez Roland Hayes…oui c’est à peu près ça…
Large éventail…
Oui on avait aussi The Muppets chantent Noel ! Mais oui c’était le John Denver celui là ! Et le truc c’est que ma mère les jouaient même si on était en Mars (rires). On les écoutaient tout le temps. Et c’est comme ça que tout a commencé. En grandissant autour de 8 ans, le Hip Hop commençait vraiment à tourner en radio mais mère écoutait les radios « oldies » donc on a beaucoup écouté du son Motown et toute la soul avec Sam Cooke, Smoky Robinson ou les Four Tops. C’était vraiment la musique qui prédominait en dehors de ce que j’étudiais. Seulement quand on était entre amis, on écoutait ce qui passait donc Rock alternatif… et Portland a une grosse scène indé. C’est une ville unique, les gens partagent la musique, créent des groupes etc. Tout ça a créé une grosse communauté. Mais pas dans le sens fermé. Si tu débarquais et que tu aimais le son, tu étais vite introduit. Donc c’est dur pour moi de classifier mes influences. Maintenant si tu me demandes qui a vraiment joué un rôle je répond Stevie Wonder, Milton Nascimento, Wayne Shorter…
Tu parlais de Hip Hop, il y a deux minutes et tu es né dans les années 80 donc tu as grandi avec cette culture en parallèle. Est ce que le Hip Hop t’as influencé ?
Alors je n’ai pas grandi dans la culture Hip Hop. Mes amis étaient des nerds de la musique. Donc tu imagines bien qu’il n’écoutait pas du Hip Hop. C’est intéressant parce que je m’identifie à la culture Hip Hop mais je n’ai jamais eu cette identité. Le son m’est si familier. Tu ne réalises pas que ca fait partie de toi. En tant qu’étudiante en musique, c’est compliqué d’écouter cette musique sans l’analyser. Et quand je le fais, je reconnais ma musique dans la rythmique, le phrasé…Tu savais que Biggie avait étudié avec Donald Harrison ?… Les gens ne le savent pas. Mais pour te dire qui était Harrison, je dirai qu’il est en partie responsable du « Nouveau Swing ». Il a contribué à la renaissance du Jazz dans les années 90 avec Winton Marsalis, Terence Blanchard…
Et donc Biggie est venu le voir parce que Donald était de ces jazzmen qui faisaient des crossovers entre les différents styles de musique. Il voulait en savoir plus sur la rythmique, les mélodies pour améliorer son flow. Imagine, deux piliers…euh…sinon la réponse à ta question est oui ! (rires)
Et maintenant que tout va trop vite dans la musique. Qui sont les artistes que tu suis ?
J’aime vraiment André 3000. Il est super brillant et courageux. Il me rappelle Stevie Wonder parce qu’il est juste lui même. Il n’a pas peur de jouer les choses les plus folles ou les plus profondes dans une seule et même chanson. Je ne sais pas ce qu’il fait aujourd’hui mais j’espère qu’il a gardé sa touche. Il est tellement original et musical.
Ensuite je dirai, le batteur Brian Blade. Il vient de faire un album Folk. Ça va être dur pour le monde de la country d’accueillir un noir, batteur jazz dans leur giron, en tant que chanteur folk-bluegrass-country. Il est vraiment spécial. Les gens qui écoutent l’album n’en reviennent jamais.
Je pense à des gros poissons mais ca ne vient pas. J’aime aussi Van Hunt, Lettuce et sinon Muhsinah, mon Dieu elle tue ! Il faut savoir qu’elle a étudié le piano jazz et que là encore, elle tuait. Et ça ne fait que quelques années qu’elle s’est mise à bidouiller les ordis en produisant des titres. C’est presque miraculeux.
Enfin il y en a beaucoup…
Alors quels sont les projets à venir ?
Alors je travaille sur deux albums.
Le premier est une présentation de la musique de chambre (cf vidéo ci dessous). En gros ma contribution à la musique de chambre. Le concept est de créer un répertoire sur lequel les cordes pourront jouer avec des musiciens de jazz. En gros, un trio de cordes et un trio de jazz. C’est un challenge mais ce sera accessible. Je fais cet album parce que beaucoup de gens s’attendent à ce je sorte un album plus pop ou mainstream. C’est pour ça que je sors dans la foulée un album qui fera strike en radio avec des chansons dont tu te souviendras des paroles et du refrain après deux minutes d’écoute. Je veux créer l’intensité d’un James Brown ou des Dap Kings. Attention je ne parle pas de recréer la musique de cette époque. J’entends amener un band sur scène qui va tout brûler. Je veux que les gens dans la salle se prennent la tête sur les musiciens. D’Angelo ou Jill Scott le font sur scène, avant tu avais Earth Wind and Fire ou Maceo Parker. Je veux vraiment réconcilier les chansons qui contextualisent les musiciens en solo. Je veux préparer les gens à recevoir une haute dose d’instruments et à chanter sur les chansons.
Où se feront les enregistrements Brooklyn, Philly ?
Un peu partout mois Philadelphie c’est une bonne idée…
On a entendu que Questlove t’avait lui aussi invité? Avec ce qu’il a fait sur le dernier Al Green, c’est peut-être LA personne…
Questlove est juste….(silence) on a envie de lui demander « comment sais tu tout ça, comment est ce que tu fais ces sons ? » Il est incroyable. Comment peut on en savoir autant sur la musique…
En tout cas pour l’album, la plupart des titres sont finis en tout cas les instruments. Je travaille avec un producteur qui s’appelle Raydar Ellis. C’est un genre d’André 3000, il a vraiment l’oreille. Il connaît tellement la musique. Il crée des œuvre d’art avec des samples, des sons manufacturés, des instruments live bref… L’idée c’est d’amener des musiciens à faire ça sur scène. Et ce n’est pas simple de reproduire en live de telles productions. C’est bon pour nous musiciens de faire ça live…
Je suis obligée d’en venir au RCDC Experiment de Robert Glasper et Chris Dave ? Ils jouent des gros classiques Hip Hop avec des samples alors qu’ils viennent du Jazz…
C’est exactement ça, avant le les productions studios live tentait d’imiter le live maintenant ce sont les lives qui tentent de reproduire les prods alambiquées faites de samples etc.…c’est un cercle en fait. Le tout c’est d’apporter la bonne énergie.





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